Bonsoir

En passant par hasard
en passant près du soir
j’étais simple et patient

simple maître artisan
je tissais sur commande

je me donnais de la peine
je travaillais tard le soir

jamais mieux servi que par soie
je m’étais outrepassé commande
d’une très grande toile de maître

en passant par hasard
en passant près du soir
j’étais simple et patient

je patientais mon heure

car j’étais un maître obscur
je travaillais au chef-d’œuvre
de ma période la plus sombre

elle louait un joli petit studio
en bordure d’un ouvrage d’art
que j’avais patiemment tissé

et elle m’avait touché
par de subtiles vibrations
en prenant l’air sur son balcon

j’en avais eu le grand frisson

tôt repérée par une fenêtre de la nuit
je l’avais tout de suie remarquée
du haut d’un toit d’une cheminée
et aussitôt marquée d’une goutte de soie
comme le repas du grand amour

la plupart du temps
j’étais simple passant
je passais près du soir
très souvent par hasard
parfois même en retard

dans mon apparence d’été
j’étais vêtu dans la peau soyeuse
d’une araignée de jour, craintive
discrète, comme le fil du rasoir

mais en araignée du soir
alors là, bonsoir

incarnation vile et velue du désespoir
je la roulais en songe
farinée dans ma toile

je la dorais au four
dans des pains de baisers
je l’adorais en rêve
d’un amour venimeux

je lui vouais un culte
je la voulais de tous mes vœux

je la priais de bien vouloir
satisfaire un jour
à mes désirs les plus ardents

depuis des lustres

je rôdais dans ses nuits
par des fenêtres ouvertes
la drapais de mon ombre
à l’aune d’une Lune
complice de malveillance
dans sa pleine rondeur

mais une nuit

trahi par le cri d’un hibou
elle m’apparut soudain
avec des yeux d’effraie
saisie à vif dans son effroi
avant de disparaître
roulée sur mon épaule
enroulée dans ses draps
par le chemin du lierre



dès le début de l’affaire
le dossier ne contenait que du vide
les soupçons ne reposaient sur rien :

ces grands rouleaux de soie
retrouvés contre son immeuble ?

un projet de couture remis à plus tard

le fameux souterrain creusé à la main ?

oui, mais qui partait du petit bois
pas de mon immeuble

ces marques de pas sur les murs extérieurs
ces traces de voix dans ceux de l’intérieur ?

les yeux du petit bois vers ses fenêtres
qui fouillaient dans la nuit
brillants de vice ?

les faits étaient là
je n’avais rien fait
rien fait qu’être épris

tout le reste n’était en somme
que la somme des conséquences
dont elle avait semé les causes
en prenant l’air sur son balcon

l’affaire n’était à l’évidence
que la part nocturne
d’un être ordinaire

la part de mystère
d’un être à l’ordinaire
passablement diurne

né simplement
aux choses nocturnes



image : simon_from_1988 sur Flickr


Bruc

Un jour, comme ça
par accident, juste en fouillant

ce quelque chose que je cherchais
je ne sais quoi exactement
je l’ai trouvé dans ma chute
du haut de sa chambre

le carnet était gentiment fermé
à l’ombre du miroir intime
d’un tiroir de son « je »
tapis dans le maquis de bric et de broc
de stylos bic et bracelets toc
d’une pie d’argent, braque

s’entrouvrant
le carnet s’est mis tout seul à briller
en une féerie d’instants froissés

naïves et spontanées
des notes flûtées d’alphabets parfumés
s’envolaient légères au vent des feuilles
au milieu de gribouillis
et gargouilles égrabouillées
où des calligraphies serrées
se calibraient en équilibre

sur chaque page jusqu’au dernier
les pleins carreaux craquaient
de lettres souples
roulées en délivrance
à l’orée des 16 ans
d’une chercheuse d’étoiles

dès le début, d’ailleurs
c’était de l’art et du cochon
bourré de fautes d’or tôt graffées
en agrafes aux syllabes des accents

et il n’était question
que d’amour dans les prés
ou un bel en beau brut
se vautrait de désir
sur son pâmé pont des soupirs

mais ses yeux à elle
s’organisaient en résistance
ils révulsaient pour refuser
les derniers ravages du plaisir
dans la bascule du néant
aux ultimes convulsions
qui la sombraient

par contre
pour les sciences autres
que la chimie fusionique
la géographie des corps unis
ou les langues musicales des baisers

pour la physique, les maths classiques
pour les abscisses même désordonnées
aucune faute d’or, de taux, de graphes
pas la moindre fausse note, rien
pas même un ridicule néant abyssal
le carnet s’éteignait dans le vide

je le rangeai à l’abri d’un vrai vrac
de braquages aux brocantes
où chaque chose ou machin
était l’indispensable truc
de broc bruc et d’argent

enfin, je m’éclipsai
sur la pointe des pieds



image : Kelly Cookson sur Flickr


Sangs dessus dessous

Surtout ne m’écris que je ne te réponde
ne donne libre cours à tes folles envies
tu répandrais semailles de nos anciens désirs
sur nos chemins herbeux en jachère d’amour

tu rallumerais nos fougues en foudres
sur de la poudre qui fut à vif notre engrais
tu dresserais encore des foules
à s’élever de rage contre nos cris

femme fantasque et fantastique
poudrée de lumière de phare et qui m’a ébloui
parfois jusqu’à l’aveuglé ment pour se nourrir

m’éveillerais-tu encore
à nos sens dessus dessous
emmêlés sens épris
de l’autre pour sa peau

sangs dessous, peaux dessus
en mers agitées de courants d’énergie
qui voguaient de tangos en roulis

que cherches-tu à me réémerveiller
me trouveras-tu prêt à me rééveiller
à nos fantasmes d’autrefois
dans ces orgies de souvenirs

tu débauchais alors mes brides
et j’acquiesçais à tes douces folies
mais ce temps-là est révolu

alors je t’en prie
surtout ne m’écris
ne m’en dis davantage

donnons-nous au contraire
des motifs de patience
comme une seconde chance

nos visages apprennent le sillon
pour creuser dans l’hiver

n’aie crainte de la dernière
des plus belles saisons

nous nous bientôt heureux
retrouverons tous deux

nous nous rallumerons
et nos yeux brilleront





(Image : congerdesign sur Pixabay)


L’offre

Au bar je lui ai demandé :

– qu’est-ce tu fais de beau
dans la vie, ma beauté ?

elle m’a rit au nez, elle m’a dit :

– rien, je traque mes émotions
je fais trébucher des regards
et j’offre des cicatrices

qu’est-ce que tu prends ?
c’est moi qui offre




______________________________

– Tu fais quoi dans la vie ?

– Rien. Je poursuis des émotions,
je trébuche dans des regards
et je collectionne des cicatrices.

Charles Monroe Schulz






(Photo : a heart of gold de Theophilos Papadopoulos)


Accès par le corps

Par son corps

j’accède à son âme
certes lointaine
mais présente en ce corps

par son corps

j’accède à ses humeurs
souvent maussades
au réveil du corps

par son corps

j’accède à sa chaleur
à la chaleur de son corps

par son corps

j’accède à son corps
témoin d’une âme par la chaleur






(Photo : a heart of gold de Theophilos Papadopoulos)


Un jour

À tous les tombés
les tombés par et pour
les tombées pour l’amour

tombés des nues
tombées des remparts

dès la levée du jour
par la poste du soir

à toutes ces hécatombes :

tu tombes une fois par amour
tu tomberas toujours

tu tombes un jour
au tombeau d’un amour
alors l’amour te tombera de fleurs
te tombera dessus et te recouvrira

mais si tu tombes d’un amour
tombé des beaux jours
alors, l’amour, un jour

te refleurira






(Photo : a heart of gold de Theophilos Papadopoulos)


Vos yeux

Vos yeux sont deux lampes torches
aux faisceaux de diamants façonnés d’émeraudes
dans leurs assauts verts et brillants
de façade atlantique

vos yeux sont un rêve rougeoyant
parsemés de hauts-fourneaux

vos yeux sont des fonds océaniques
éclairés comme un stade de finale olympique

vos yeux sont deux photos
tombées des bleus du ciel
sur les ailes d’un clignement de cils

vos yeux sont une seule piste
une même enquête en cours
depuis l’aube de la quête de l’amour






(Photo : a heart of gold de Theophilos Papadopoulos)


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